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Développeur neuroatypique : pourquoi le remote a tout changé

Mon premier jour dans ma première agence en tant que développeur, j'ai démonté mon ordinateur.

Pas pour le réparer. Pour récupérer des pièces sur d'autres machines et améliorer ses performances. J'avais fini le programme de la semaine en deux jours et demi. Il me restait à rien faire jusqu'au vendredi, enfermé dans mon bureau.

Ça n'a aucun sens. Et pourtant ça me ressemblait parfaitement.

Le "H" qu'on n'imagine pas

Le TDAH, pour la plupart des gens, c'est un enfant qui court partout et renverse tout sur son passage. Le "H", l'hyperactivité, c'est physique. Visible. Bruyant.

Il existe une autre forme où l'hyperactivité est entièrement mentale. Le corps reste tranquille. La tête, elle, ne s'arrête pas. Une idée en amène une autre, qui en amène une troisième, pendant que la première attend toujours d'être traitée. Comme une téléphoniste qui gère plusieurs lignes en même temps et coupe les communications sans prévenir. Quand la tâche est stimulante, ce flux devient une force. Quand elle ne l'est pas, c'est une fuite permanente de l'attention.

Le trouble a deux visages. Le distrait qui s'ennuie vite et décroche. Et l'hyperfocus, son exact opposé : embarqué sur quelque chose qui l'absorbe, il travaille dix heures d'affilée sans manger, sans boire, sans voir le temps passer. J'ai les deux. Selon le contexte.


Ce que ça donnait

Au collège, j'ai eu un 0/20 sur un contrôle d'équations du premier degré. Pas parce que je ne savais pas. Parce que je résolvais tout de tête, sans être capable de justifier à l'écrit. On m'a soupçonné de tricher.

À l'école en général, mes résultats tournaient entre 11 et 14. En faisant le minimum. La formule qui revenait sur les bulletins depuis des années : "a des capacités mais les sous-exploite." Les enseignants n'avaient pas tort sur les capacités. Ils ne voyaient pas ce qui les court-circuitait.

En DUT GEA, j'ai eu les deux faces en simultané. La compta m'a épuisé : reporter des chiffres dans des colonnes, vérifier des équilibres, respecter des nomenclatures. Pas de problème à résoudre. Des règles à appliquer. Les simulations de gestion d'entreprise, c'était autre chose : piloter une entreprise fictive, arbitrer entre des ressources limitées, anticiper ce qu'une décision produirait trois trimestres plus tard. Le cerveau s'emballe là-dessus. J'ai obtenu le DUT. Mais poursuivre dans le management ou la compta, non. Le diplôme, oui. Le quotidien qui allait avec, c'était non.

Après le DUT GEA, j'ai changé de direction. Un CAP puis un BAC pro en ébénisterie avec les Compagnons du Devoir, à Nîmes. Du concret, quelque chose à tenir dans les mains à la fin de la journée. Le jour, je travaillais dans une menuiserie à Arles. Le soir, j'avais cours à Nîmes. La route entre les deux, tous les jours. Un matin, je découpais des chutes de bois pour les faire rentrer dans la poubelle. Ce genre de tâche qu'on fait en pensant à autre chose. Un collègue m'appelle depuis derrière. Je me retourne. Ma main gauche touche la lame de scie à ruban — elle tourne encore.

Opération de la main. Fin de la formation. Sur le coup, j'ai mis ça sur le compte de la fatigue. La route, les horaires, l'accumulation. J'y croyais vraiment. Avec le diagnostic, je lis ça autrement : ce n'est pas la fatigue qui a lâché l'attention, c'est la tâche elle-même. Trop mécanique pour que le cerveau reste dedans. Un profil TDAH sur une tâche répétitive, c'est un pilote automatique enclenché. Il ne surveille pas la lame. Un mot lancé derrière soi suffit pour ne plus être là. J'ai repris les études, côté développement web cette fois.

En DUT MMI, le projet tuteuré comptait dans l'obtention du diplôme. On était trois à construire un réseau social pour les musiciens. Dès le thème posé, j'ai vu l'ensemble des problèmes techniques qui nous attendaient. Moins de deux ans d'expérience non professionnelle. Pas de bibliothèques qui feraient le travail à notre place. Pas d'IA pour compenser ce qu'on ne maîtrisait pas encore. J'ai commencé à lister. Pour mes deux partenaires, je mettais des bâtons dans les roues avant même d'avoir commencé. Ce qui se passait réellement : j'avais la route entière dans la tête alors qu'ils n'avaient encore que l'idée de départ. J'avais l'air négatif. Je n'étais pas négatif. J'étais en avance sur les problèmes.

Chez Qui Plus Est, pendant un brainstorming sur un projet qui n'était pas le mien, j'ai interrompu mon directeur technique pour lister tout ce qui n'allait pas dans leur direction. Je suis passé pour un arrogant. Ce qui se passait réellement : j'avais vu l'obstacle, et retenir la réponse pour attendre le bon moment était une charge cognitive que je n'arrivais pas à assumer.

Ça m'a pris du temps à formuler. Je donnais mes conclusions sans montrer le chemin. Les autres voyaient le résultat, pas le raisonnement. Ce n'était pas de l'arrogance. C'était une façon de traiter l'information qui saute les étapes intermédiaires parce qu'elle les a déjà parcourues, en interne, très vite.


Le cycle

Cinq agences en sept ans. À chaque fois, bore-out, démission. L'ennui n'est pas une faiblesse de caractère. C'est neurologique : un cerveau qui a besoin d'un niveau de stimulation élevé pour maintenir l'attention s'épuise autant par sous-stimulation que par surcharge. Les tâches répétitives vidaient. Les open spaces fragmentaient. Les réunions longues coûtaient une énergie disproportionnée. Je faisais le tour d'un poste en quelques mois, et ensuite je stagnais.

Et je suis incapable de prioriser naturellement. J'attaque ce qui me stimule le plus, ou ce qui va me valoir des problèmes si je ne l'adresse pas. Rarement par logique de valeur réelle.

Chez Qui Plus Est (la même agence où j'avais interrompu ce brainstorming), après un entretien individuel avec mon directeur technique, j'ai passé plusieurs jours à essayer de comprendre. L'équipe était bienveillante. Les projets n'étaient pas mauvais. J'étais en CDI, le saint-graal en théorie. Il n'y avait objectivement rien à fuir. Et pourtant, je sentais que j'allais partir encore. C'est là que j'ai commencé à chercher vraiment.


Le diagnostic

J'ai été évalué par une neuropsychologue en 2023. Le bilan a conclu à un TDAH. Tardivement, comme beaucoup : les mécanismes de compensation qu'on développe depuis l'enfance peuvent masquer le trouble pendant des années, jusqu'à ce que leur coût devienne trop lourd.

Ce n'est pas le diagnostic qui a tout résolu. C'est la compréhension qu'il a ouverte. Pourquoi l'inhibition (retenir une réponse, attendre son tour) demande un effort conscient là où elle est automatique pour d'autres. Pourquoi changer de tâche est coûteux en énergie. Pourquoi l'hyperfocus et la dispersion viennent de la même source.

Ce n'est pas une excuse. C'est un paramètre. Et comme tout paramètre, une fois qu'on le connaît, on peut travailler avec.


Le bon cadre

La neuropsychologue m'a conseillé d'identifier les conditions de travail qui correspondaient à mon fonctionnement plutôt que de continuer à m'adapter à celles qui ne fonctionnaient pas.

J'ai rejoint BSA Web peu après. Full-remote, 32 heures par semaine, statut cadre, forte autonomie sur l'organisation du travail. Pas d'open space, pas de présence imposée, des réunions qui existent quand elles ont une raison d'exister.

Ce qui a changé : je travaille en blocs profonds. Je planifie selon mes ressources attentionnelles, généralement plus élevées en début de journée. Quand l'hyperfocus s'enclenche sur quelque chose qui le mérite, personne ne vient l'interrompre. Les tâches peu stimulantes, je les cadre puis je les délègue à l'IA. Une fois le contexte posé, l'exécution n'a plus besoin de mon attention pour avancer.

Le même mécanisme explique que je pratique le jiu-jitsu brésilien. Les pratiquants l'appellent des échecs humains : lecture en temps réel de l'adversaire, ajustements permanents, résolution de problème sous contrainte physique. Ce n'est pas un loisir choisi par hasard. C'est le même appel que le code : un problème à résoudre, des variables qui bougent, une attention qui tient sans effort parce que l'enjeu est immédiat.

Ce n'est pas du confort. C'est de la structure adaptée. La différence, c'est que je ne dépense plus d'énergie à compenser un environnement inadapté. Trois ans dans le même endroit. Pour la première fois depuis le début de ma carrière, je n'ai pas envie de partir.

Sur comment l'IA s'intègre dans ce fonctionnement (ce que ça change concrètement dans la pratique), j'en parle dans l'article sur mon workflow au quotidien.

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